Il reste vingt minutes avant de partir. La personne doit encore s’habiller, retrouver ses clés et rejoindre son rendez-vous, mais elle estime avoir largement le temps de répondre à un message, de ranger rapidement la cuisine ou de lancer « une dernière petite tâche ».
Quelques minutes plus tard, elle découvre que cette activité a duré plus longtemps que prévu. Elle se prépare dans la précipitation, part trop tard et arrive encore une fois après l’heure convenue.
La langue suédoise possède un terme particulièrement évocateur pour décrire cette tendance : « tidsoptimist », que l’on pourrait traduire littéralement par « optimiste du temps ».
Le mot est formé à partir de « tid », qui signifie « temps », et d’« optimist ». Il désigne une personne convaincue de disposer de davantage de temps qu’elle n’en a réellement.
Elle prévoit souvent des durées idéales, comme si chaque étape devait se dérouler sans interruption, sans imprévu et avec une efficacité parfaite.
Un tidsoptimist peut, par exemple, estimer qu’il lui faut seulement dix minutes pour se préparer, tout en oubliant le temps nécessaire pour choisir ses vêtements, retrouver un objet, fermer la maison ou rejoindre son moyen de transport.

Le terme existe également dans d’autres langues scandinaves, notamment en norvégien et en danois. Il appartient au vocabulaire courant et ne correspond pas à un diagnostic médical ou psychologique.
Une personne en retard peut donner l’impression de ne pas accorder suffisamment d’importance aux horaires ou au temps des autres. Cette interprétation est parfois justifiée, notamment lorsqu’elle ne fait aucun effort pour prévenir ou corriger son comportement.
Mais les retards répétés peuvent également résulter d’une mauvaise estimation sincère du temps nécessaire. La personne ne décide pas forcément d’arriver tard : elle imagine plutôt qu’elle accomplira toutes les étapes beaucoup plus rapidement que ce qui est réaliste.
Cette confiance excessive peut se maintenir après plusieurs expériences similaires. Chaque nouveau retard est alors attribué à une circonstance exceptionnelle : la circulation, un appel imprévu, un objet égaré ou une tâche plus longue que prévu.
Le problème est que ces « exceptions » se répètent précisément parce qu’elles ne sont pas intégrées aux estimations suivantes.
En psychologie, cette tendance peut être rapprochée de la planning fallacy, généralement traduite par « erreur de planification ».
Daniel Kahneman et Amos Tversky ont introduit cette notion pour décrire notre tendance à sous-estimer le temps nécessaire à la réalisation d’un projet, même lorsque nos expériences antérieures montrent que des tâches semblables prennent habituellement plus longtemps.
Lorsque nous préparons un plan, nous imaginons souvent le scénario idéal : nous commencerons immédiatement, resterons parfaitement concentrés, ne subirons aucune interruption et chaque étape se déroulera comme prévu.
Cette représentation se concentre sur la tâche elle-même et accorde trop peu d’importance aux difficultés habituelles.

Dans une étude publiée en 1994, Roger Buehler, Dale Griffin et Michael Ross ont demandé à des étudiants d’estimer le temps nécessaire pour terminer leur mémoire universitaire.
L’estimation moyenne était d’environ 34 jours. Pourtant, la durée réelle moyenne a dépassé 55 jours, et moins d’un tiers des participants ont terminé dans le délai qu’ils avaient personnellement prévu.
Les chercheurs ont observé que les participants se concentraient davantage sur leur scénario futur que sur les délais réellement constatés lors de leurs expériences passées.
Cette étude ne concernait pas directement la ponctualité quotidienne, mais elle illustre un mécanisme proche de l’optimisme temporel : croire que cette fois, tout ira exactement comme prévu.
Lorsqu’une tâche prend plus de temps que prévu, nous pouvons expliquer le retard par des circonstances extérieures. Ces explications peuvent être exactes, mais elles empêchent parfois de reconnaître que les interruptions et les difficultés imprévues font partie de la vie ordinaire.
Une estimation réaliste ne devrait donc pas uniquement représenter la durée minimale possible. Elle devrait également inclure les perturbations raisonnablement prévisibles.
Nous ne ressentons pas toujours l’écoulement du temps de manière parfaitement fidèle. Une activité captivante peut sembler très courte alors qu’elle dure depuis une heure, tandis que quelques minutes d’attente peuvent paraître interminables.
L’attention, l’intérêt, les émotions, la fatigue et l’environnement peuvent modifier notre perception subjective de la durée. Certaines personnes ont également plus de difficulté à passer d’une activité à une autre.
Le tidsoptimisme ne possède donc probablement pas une cause unique. Il peut combiner habitudes, optimisme, mauvaise mémorisation des durées et attention insuffisante portée aux étapes intermédiaires.
Des difficultés à estimer le temps ou à organiser les étapes d’une tâche peuvent apparaître chez certaines personnes présentant un trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité. Cela ne signifie cependant pas qu’un retardataire chronique souffre nécessairement d’un TDAH.
Un diagnostic repose sur un ensemble de symptômes persistants, présents dans plusieurs domaines de la vie et évalués par un professionnel qualifié. La ponctualité, considérée isolément, ne permet aucune conclusion médicale.
Comprendre qu’un retard n’est pas toujours intentionnel ne signifie pas qu’il reste sans conséquence. Les autres peuvent perdre du temps, manquer une correspondance ou avoir le sentiment que leurs contraintes ne sont pas respectées.
L’intention et l’impact sont deux réalités différentes. L’optimisme temporel devient problématique lorsqu’il est systématique, qu’il perturbe la vie professionnelle ou relationnelle et qu’aucune mesure corrective n’est mise en place.
La première stratégie consiste à mesurer les durées réelles plutôt qu’à se fier uniquement à son intuition. Il est aussi utile de décomposer une activité, d’ajouter une marge, de fixer une heure de départ et d’éviter de commencer une nouvelle tâche peu avant de partir.
Une alarme indiquant « commencez à vous préparer » peut être plus efficace qu’un simple rappel du rendez-vous.
Pour un tidsoptimist, partir quinze minutes plus tôt peut donner l’impression de gaspiller un temps précieux. Cette marge constitue pourtant une protection contre les variations normales de la journée.
Et si aucun imprévu ne survient, quelques minutes d’avance peuvent servir à lire, répondre à un message ou simplement arriver sans stress.
« Tidsoptimist » donne un nom sympathique à une expérience largement répandue : notre tendance à imaginer que le futur se déroulera plus efficacement que le passé.
La meilleure correction consiste moins à devenir pessimiste qu’à observer honnêtement ses durées réelles. Autrement dit, le tidsoptimist ne manque pas forcément de temps. Il manque surtout de marge.
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