Une baleine retrouvée avec une arme du XIXᵉ siècle dans le corps

En mai 2007, des chasseurs iñupiat pratiquant une chasse de subsistance au large de l’Alaska ont capturé une baleine boréale près de Barrow, aujourd’hui appelée Utqiaġvik. Dans les tissus de son épaule, ils ont découvert un fragment métallique provenant d’une arme baleinière vieille de plus d’un siècle.

Vue aérienne d’une baleine respirant à la surface de l’océan
Photo d’illustration — Pexels / Image libre de droit.

L’objet provenait d’une lance explosive utilisée par les baleiniers au XIXᵉ siècle. Cette découverte indiquait que l’animal avait survécu à une tentative de chasse menée plus d’un siècle auparavant, transformant son corps en une étonnante archive de l’histoire maritime.

Le fragment mesurait environ neuf centimètres et correspondait à la pointe d’une « bomb lance », une arme tirée depuis un fusil baleinier. Après avoir pénétré dans le corps de l’animal, ce type de projectile devait exploser afin de provoquer des blessures internes mortelles.

Des spécialistes de l’histoire de la chasse à la baleine ont identifié le modèle comme une arme fabriquée à New Bedford, dans le Massachusetts. Sa conception aurait été utilisée entre 1879 et 1885, même si la date exacte à laquelle elle a atteint la baleine ne peut pas être déterminée.

La lance avait probablement mal fonctionné ou n’avait pas touché un organe vital. Son fragment était resté profondément incrusté près de l’omoplate, entouré par les tissus cicatrisés de l’animal.

En tenant compte de la période de fabrication du projectile et du fait que les baleiniers évitaient généralement de viser les très jeunes baleineaux, les biologistes ont estimé que l’animal pouvait avoir entre 115 et 130 ans au moment de sa mort.

Cette estimation ne constitue pas une date de naissance certaine. Le projectile indique surtout que la baleine était déjà vivante lorsqu’elle fut frappée à la fin du XIXᵉ siècle. Elle avait donc continué à se nourrir, migrer et évoluer dans les eaux arctiques pendant plus d’un siècle après cette tentative de chasse.

Lorsque cette baleine nageait déjà dans l’océan, le transport aérien n’existait pas, le cinéma venait à peine d’être imaginé et une grande partie de l’Arctique restait encore inconnue des Européens.

La baleine boréale, ou Balaena mysticetus, vit principalement dans les eaux froides de l’hémisphère Nord. Contrairement à de nombreuses autres baleines, elle passe toute son existence dans les régions arctiques et subarctiques.

Son immense tête lui permet de briser certaines couches de glace afin de respirer. Elle possède également une couche de graisse pouvant atteindre plusieurs dizaines de centimètres, indispensable pour survivre dans des eaux extrêmement froides.

Les adultes peuvent dépasser 15 mètres et peser plusieurs dizaines de tonnes. Dépourvue de dents, l’espèce utilise ses longs fanons pour filtrer de minuscules organismes marins, notamment du zooplancton.

Queue d’une baleine plongeant dans les eaux bleues
Les baleines boréales passent toute leur existence dans les régions arctiques et peuvent poursuivre leurs migrations pendant plus d’un siècle. Photo d’illustration — Pexels / Image libre de droit.

Évaluer l’âge d’une baleine boréale est particulièrement difficile. Contrairement à certains mammifères marins, elle ne possède pas de dents dans lesquelles les scientifiques pourraient compter des couches de croissance annuelles.

Les chercheurs ont donc développé plusieurs méthodes complémentaires. L’une des plus importantes repose sur la racémisation de l’acide aspartique dans les protéines du cristallin de l’œil. Ces protéines se forment très tôt et se renouvellent extrêmement peu au cours de la vie.

Avec le temps, certaines molécules changent progressivement de configuration. En mesurant cette transformation chimique et en appliquant un taux estimé, les chercheurs peuvent calculer l’âge approximatif de l’animal.

Les oscillations chimiques enregistrées dans les fanons, liées aux migrations annuelles entre différentes zones d’alimentation, peuvent également fournir des indices. D’autres analyses portent sur les ovaires des femelles ou sur certaines structures osseuses.

Une étude publiée en 1999 a analysé le cristallin de plusieurs baleines boréales. Les chercheurs ont obtenu des estimations dépassant largement un siècle pour certains individus. Le plus âgé aurait atteint environ 211 ans, avec toutefois une marge d’incertitude importante.

Les autorités scientifiques du North Slope Borough indiquent qu’au moins un échantillon étudié correspondait à une baleine âgée de plus de 200 ans. Des travaux ultérieurs ont amélioré la précision de cette méthode, tout en rappelant que l’âge d’un animal aussi ancien demeure une estimation.

La baleine boréale est ainsi généralement considérée comme le mammifère possédant la plus grande longévité connue. Elle dépasse largement l’éléphant et peut vivre plus de deux fois plus longtemps que la majorité des humains.

La découverte de 2007 n’est pas à l’origine des premières estimations dépassant 200 ans, puisque les analyses du cristallin avaient déjà été publiées plusieurs années auparavant. Elle leur a néanmoins apporté une confirmation historique particulièrement concrète.

Le fragment ne démontre pas que cette baleine précise avait 200 ans. Il montre plutôt qu’un individu pouvait survivre au-delà d’un siècle tout en portant les traces d’une activité baleinière pratiquée plusieurs générations auparavant.

D’autres baleines boréales capturées en Alaska avaient déjà livré des pointes de pierre ou d’ivoire anciennes. L’ensemble de ces découvertes correspondait aux connaissances traditionnelles des communautés iñupiat, selon lesquelles certaines baleines vivent pendant plusieurs vies humaines.

Baleine à bosse nageant sous la surface de l’océan
La baleine boréale se distingue des autres grands cétacés par une longévité pouvant dépasser 200 ans. La photographie montre une baleine à bosse et sert uniquement d’illustration comparative. Pexels / Image libre de droit.

Les mécanismes responsables de cette longévité exceptionnelle ne sont pas encore entièrement compris. Les chercheurs étudient notamment le métabolisme lent de l’espèce, son environnement froid et sa capacité à entretenir ses cellules pendant une très longue période.

Un mammifère aussi imposant possède un nombre considérable de cellules. Il devrait donc, en théorie, subir davantage de mutations et développer plus fréquemment des cancers. Pourtant, les grandes espèces ne présentent pas toujours les taux de cancer que leur masse laisserait prévoir, un phénomène connu sous le nom de paradoxe de Peto.

Des recherches récentes suggèrent que la baleine boréale possède des mécanismes particulièrement efficaces pour réparer certaines lésions de son ADN. Ces capacités pourraient limiter l’accumulation des mutations et contribuer à protéger ses tissus durant plusieurs siècles.

Cette extraordinaire longévité n’a pas protégé l’espèce contre l’exploitation humaine. À partir du XVIIᵉ siècle, puis plus intensément au XIXᵉ siècle, les baleiniers commerciaux l’ont massivement chassée pour son huile, ses fanons et son épaisse couche de graisse.

Sa lente maturation et son faible rythme de reproduction rendaient les populations particulièrement vulnérables. Plusieurs d’entre elles ont fortement diminué avant que la chasse commerciale ne soit largement interdite.

Certaines communautés autochtones de l’Alaska peuvent aujourd’hui pratiquer une chasse de subsistance strictement encadrée, fondée sur des quotas internationaux. Cette activité joue un rôle alimentaire, culturel et social important pour les populations iñupiat et ne doit pas être confondue avec la chasse industrielle.

Le fragment retrouvé en 2007 constitue une rencontre rare entre la biologie et l’histoire. L’arme avait été fabriquée à une époque où les navires à voile participaient encore activement à la chasse baleinière. Elle est restée dans le corps d’un animal qui a traversé tout le XXᵉ siècle.

Cette baleine n’était probablement pas la plus ancienne de son espèce. Elle offre néanmoins une preuve matérielle spectaculaire de la capacité des baleines boréales à survivre pendant plus d’un siècle.

Pendant que les sociétés humaines connaissaient l’automobile, l’aviation, les guerres mondiales et l’exploration spatiale, elle poursuivait silencieusement ses migrations dans l’Arctique, portant près de son épaule un morceau d’histoire oublié.

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Pour aller plus loin

Sources et références

  1. Weapon fragment from 1800s found in whaleReuters
  2. Age Estimation of Bowhead WhalesNorth Slope Borough Department of Wildlife Management
  3. Age estimation for bowhead whales using aspartic acid racemizationJournal of Cetacean Research and Management
  4. Evidence for improved DNA repair in the long-lived bowhead whaleNature

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